Meute de sang, vol. 5 : L'extinction

Chapitre 4 : errance

16 juillet-17 juillet 1998

Après ce désaveu qui l'avait plongé dans les pires tourments, parce qu'il venait de perdre sa famille, Owen Mindson était dans un état pathétique. A vrai dire il se foutait de tout. D'ailleurs avait-il encore une bonne raison de vivre ? Il avait perdu l'amour des siens et dès cet instant son existence n'avait plus aucun sens. Il avait passé tant de siècles à leurs côtés. Il avait partagé tant d'expériences avec eux. Il avait vécu chaque jour en leur compagnie depuis 1701. Jamais il n'avait imaginé que ceci aurait une fin. Jamais. Tout ça par la faute de ces humains dont il avait jadis fait partie et qui lui offrait dorénavant la « joie » de perdre les siens. Ces satanés humains qu'il avait tant martyrisés. Ces humains dont il aimait particulièrement la chaire. Pourtant il était et demeurerait pour l'éternité un loup. Il ne pouvait oublier sa véritable identité. Dans son sang coulait une malédiction plus vieille que le monde lui-même et quoi que Narwick en dise, Mindson prenait l'apparence d'un lycanthrope quand bon lui chantait. Il n'avait rien d'humain. Il était un loup bon sang ! Un loup ! Et sa famille ne pouvait pas le renier de la sorte. Ils n'en avaient pas le droit ! Il devait aller voir Crystal, lui expliquer ce qu'il avait subit, lui raconter le calvaire qu'il avait enduré. Il était assuré que celle qu'il vénérait par-dessus tout comprendrait et accepterait son retour au bercail. Oui, il devait lui parler. Mais par où se diriger ? Où la retrouver ? Narwick avait parlé de Scopar. C'était sans doute là qu'il devait se rendre.
Lui et Cartridge roulèrent donc longuement, de nuit afin d'éviter tout contrôle d'identité. Et lorsqu'ils parvinrent dans la capitale, il dut hélas admettre que sa meute n'était plus là. Il eut beau arpenter tous les quartiers, humer l'air, se concentrer, rien n'y fit. Il n'y avait manifestement aucune trace d'un quelconque loup-garou dans cette cité. Cela pouvait paraître incroyable, mais on aurait dit que tous avaient déserté la contrée. Que se tramait-il donc en ces lieux ? Que craignaient les lycanthropes ? En réalité il y avait des raison bien différentes pour expliquer une telle désertion, mais la principale était assurément que l'armée quadrillait la mégapole jour et nuit, aidée en cela par la police et les agents gouvernementaux afin d'assurer la meilleure des sécurités à tous les citoyens de Scopar. Craignant par-dessus tout ces nouveaux ennemis, Samuel Fischer avait ordonné à ses troupes de se mettre sur le pied de guerre. Il était impératif que la capitale soit à l'abri de toute attaque. Par la suite il étendrait ce régime aux autres villes du pays, le temps bien évidemment que ses hommes s'organisent en vue d'un tel déploiement de force. Quand tout serait en place, il passerait à l'action et donnerait l'ordre de lancer une vaste chasse visant à éliminer un maximum de ces créatures maléfiques. Toutefois son plan présentait une faille de taille : il était loin d'imaginer que son plus dangereux adversaire se trouvait à l'heure actuelle en ses murs. Et que les meutes s'étaient rassemblées en divers endroits du pays afin de fourbir leurs armes. La confrontation semblait inévitable. Elle serait toutefois précédée d'une longue phase de calme qui ne serait pas sans rappeler la « Drôle de guerre » de 1940.


Pendant ce temps, le 16 juillet, quelques heures avant que Mindson ne parvienne à Scopar, Narwick et ses quatre compères se trouvaient devant le grillage du manoir où résidait pour l'instant Crystal. Ils étaient parvenus plus rapidement à destination, malgré le fait que leur véhicule soit nettement moins performant que celui de leur nouveau frère ennemi, tout simplement parce que Guerrero connaissait les chemins à emprunter pour arriver dans la capitale sans se faire repérer. A croire qu'il possédait un sixième sens. Pourtant le cubain ne faisait pas là preuve d'extra lucidité : il était habitué à fuir les autorités et avait accompli passablement de coups fumeux à Scopar et ses environs, dont notamment des transports de drogue ou d'arme. Parce que le loup était le meilleur spécialiste des missions délicates que lui confiait toujours Crystal lorsque la meute avait besoin d'argent rapidement. Elle savait qu'elle pouvait compter sur ce formidable ancien baron de la drogue. Formé à l'école cubaine, Guerrero avait sévi dans les années soixante sur l'île. Et si Crystal l'avait choisit pour qu'il devienne son « fils », c'était parce qu'elle avait été bluffée par son culot, sa force et son intelligence quand il s'agissait d'effectuer un mauvais coup. D'autant que l'homme était également un combattant émérite puisqu'il était aussi militaire.
Quand les quatre loups parvinrent donc devant le grillage de la propriété, ils comprirent immédiatement que quelque chose clochait. Parce que de nombreuses voitures de police étaient stationnées devant le bâtiment principal. Manifestement il se passait quelque chose d'anormal. En vérité, si les gendarmes se trouvaient actuellement dans le manoir, ce n'était que pour une raison bien naturelle : un proche s'était inquiété du long silence de la top model qui résidait en ces lieux. Cela faisait tout de même quatre longs mois que Kate Pic n'avait plus donné de nouvelle. Tout le monde savait qu'elle s'était retirée des podiums et qu'elle souffrait de graves problèmes psychologiques à force de fréquenter un milieu où la cocaïne circulait aussi aisément que l'argent. L'ami en question était un de ses anciens amants qui, en mal de conquêtes, s'était subitement remémoré les doux instants passés en sa compagnie. Du moins ils n'avaient de doux que l'appellation, puisqu'en fervente adepte du sado-masochisme, cette chère Kate avait davantage fait passer des moments douloureux à son esclave préféré. Mais comme il se trouvait que ce dernier était également un adepte de ce genre de plaisir violent, il était normal qu'il ait particulièrement apprécié les bons soins de sa partenaire.
Un policier était donc venu frapper à la porte de la top-model et face à son silence il avait pénétré dans la maison. Ce qu'il avait découvert dans la chambre l'avait marqué à vie. Et il n'était pas prêt de manger avant longtemps. Parce que le beignet qu'il avait avalé à midi serait assurément sa dernière pitance, pitance qu'il avait d'ailleurs rendue au moment où il passait le pas de la porte. Parce que la femme n'était plus qu'un corps en décomposition dévoré par les vers...

Narwick comprit immédiatement qu'il était dangereux de rester là et encore plus risqué de pénétrer dans la bâtisse afin de trouver un indice susceptible de le mettre sur la piste de la meute qui avait visiblement déménagé pour une destination inconnue. Peu importait pour le moment la raison de ce soudain départ, seul comptait le fait qu'il fallait au plus vite se remettre en route. L'ex-bibliothécaire pensait bien que Crystal n'aurait jamais quitté son repaire sans lui laisser une piste afin qu'il la retrouve ailleurs : elle avait bien trop besoin de ce qu'il était censé lui amener, à savoir Debra et ce qu'elle portait en elle. Peut-être même qu'elle avait prévu un messager pour lui, mais avec la présence policière et militaire il était impossible pour cet éventuel loup de demeurer suffisamment prêt du manoir afin d'intercepter l'expédition de Narwick. D'ailleurs Fred n'avait flairé aucun lycanthrope dans les vingt kilomètres à la ronde. Et d'habitude son flaire ne le trompait pas. Du moins pas avant l'incendie comme nous l'avons déjà dit.
Alors où aller ? Quelle nouvelle direction choisir ? Admettant qu'il fallait réfléchir avant de partir n'importe où, Narwick ordonna à Guerrero de sortir de la ville et de s'arrêter au premier motel qui se présenterait à eux. Peu importait les autorités, ils ne craignaient personne. Parce qu'ils étaient encore les plus puissants des prédateurs.
# Posté le lundi 29 septembre 2008 10:31

Meute de sang, vol. 5 : L'extinction

Chapitre 3 : retrouvailles

14 juillet-15 juillet 1998

Cela faisait bientôt une semaine que Mindson et Cartridge roulaient en direction de nulle part. A vrai dire, ils n'avaient pas de but précis. Owen cherchait à localiser la meute de Crystal, mais il ne savait guère où la trouver. Depuis qu'il avait été capturé à Odiens, beaucoup de temps s'était passé et il était envisageable que sa cheffe ait décidé de quitter son territoire de chasse favori. A moins qu'elle n'ait mis la ville à feu et à sang comme elle le souhaitait. Dans ce cas, il la retrouverait là-bas. Mais comment en être sûr ? Il avait de toutes manières d'autres préoccupations : l'armée et la police quadrillaient le pays, installant de plus en plus de barrages au fur et à mesure que les jours passaient. Mindson savait bien qui ils recherchaient : lui-même. C'est pourquoi il souhaitait pour l'heure mettre un maximum de distance entre lui et Rio Mare où devait se tenir le gros des forces ennemies. Mais d'ici peu il allait en affluer de toute part. Il était donc crucial de chercher à passer toutes les embûches le plus rapidement possible. Et à ce jeu, il n'y avait pas meilleur pilote que Cartridge, d'autant que son compère ne savait pas conduire. Agile du volant, capable de prendre des virages à une allure quasi-démente, sans même mettre en danger la vie de son passager, parce qu'il maîtrisait totalement son véhicule, Chris était un surdoué de la conduite. S'il n'avait pas été si mauvais en classe, il aurait assurément pu exploiter ce don et devenir un héros des circuits. Mais il fallait bien avouer pour sa décharge que la compétition automobile n'était pas vraiment bon marchée. Toutefois il existait quelques écoles de pilotage sur cette bonne vieille planète terre qui accueillaient en leur sein des gens issus de tout horizon et de tous milieux sociaux. Mais cela signifiait bien évidemment qu'en retour l'élève pilote fournisse des efforts conséquents dans l'apprentissage de son futur métier. Sans oublier qu'il fallait étudier. Et justement Cartridge n'était pas un féru d'école. Et encore moins de l'effort. Il préférait se reposer sur ses lauriers et attendre que les opportunités s'offrent à lui. Il avait choisi le deal parce que cela rapportait plus et ne demandait pas spécialement de gros efforts. Et dans ce domaine il était également doué.
Ainsi Mindson et Narwick avaient passé beaucoup de temps ensemble depuis les événements de Rio Mare. Ils avaient appris à se connaître. Owen appréciait Chris, tout comme ce dernier le portait en très haute estime. Acceptant rapidement, peut-être même trop pour ne pas susciter une certaine inquiétude, sa nouvelle identité de loup-garou, Cartridge apprenait vite et bien. Il maîtrisait déjà ses transformations et semblait avoir hérité l'immunité contre l'argent que possédait désormais Mindson. A eux deux ils étaient aussi puissants qu'une meute. Mais ils n'en avaient pas conscience, fort heureusement.
Ils avaient également passablement discuté de sujets plus légers que la lycanthropie et s'étaient trouvés beaucoup de points communs. Tous deux résidaient il y a peu à Odiens et tous deux connaissaient un certain Kirk Hackenbury. Sans oublier Tina Felt, celle qui avait offert l'indicible « chance » de devenir un loup-garou au pauvre Kirk. Bien évidemment la personne qui divisa le plus les deux nouveaux amis fut ce dernier. Chris le décrivit comme la pire raclure qui soit, non sans manifester un léger tremblement dans la voix quand il se souvint de ce que « la Larve » lui avait fait subir un fameux soir après un cours de gym. Désormais il comprenait mieux pourquoi Hackenbury l'avait terrassé aussi facilement. Cela lui permit de retrouver toute sa confiance et son aplomb éhonté qu'il n'avait cessé de manifester tout au long de son adolescence. Parce que s'il avait été vaincu par Kirk ce n'était pas parce qu'il était faible, mais bien parce qu'il avait dû se battre contre un être doté d'une force colossale. Son honneur était sauf.
Mindson défendit bien évidemment son « frère » et compagnon de meute. Il déclara à Cartridge qu'il appréciait celui qu'il nommait méchamment « la Larve ». Et il le frappa durement pour bien lui faire rentrer dans le crâne qu'il n'accepterait plus jamais qu'il évoque son ami en de tels termes. Il alla même jusqu'à lui faire promettre de se comporter en personne polie lorsqu'il serait amené à revoir Kirk. Avouons tout de même qu'au moment où Chris accepta le « marché », il saignait abondamment du nez après le coup de son compère. Mais tous deux ne savaient pas alors que l'intéressé était mort...
Pendant ce temps, une autre voiture roulait à tombeau ouvert sur l'autoroute menant à Scopar. Il s'agissait de Narwick et de ses quatre autres compagnons de route, ceux avec lesquels il était parvenu in-extremis à sortir du bunker alors que tant de ses frères étaient décédés, fauchés par les balles des « Anciens ». Il fulminait d'ailleurs de rage à ce propos. Pour un peu il aurait ordonné à ses hommes de retourner à Rio Mare et de régler leur compte à ces satanés chasseurs qui avaient tué déjà tant de ses amis par le passé. Mais il ne pouvait mettre en danger ceux qui le suivaient aveuglément. D'autant qu'il était désormais urgent de regagner au plus vite le repaire de Scopar afin d'avertir Crystal de la nouvelle situation. Désormais ils avaient d'autres ennemis, des ennemis sur lesquels ils n'avaient pas compté. Par contre il pressentait qu'elle ne serait pas ravie d'apprendre qu'il n'avait toujours pas mis la main sur Debra. Il avait bien senti sa présence dans le Bois de Hadre, mais son flaire avait passablement baissé depuis les événements de la Dent du Sanglier. Il avait même le sentiment de perdre de sa force au fil du temps qui s'écoulait. Il n'était plus le leader incontesté de ses troupes. Et encore moins le puissant guerrier qu'il avait pu être par le passé. Alors pour compenser, Narwick se montrait de plus en plus violent, imprévisible, colérique. Rien que pour imposer son point de vue à tous et pour faire naître en eux la pire des craintes. Des troupes effrayées par leur chef étaient la meilleure garantie de son autorité. Il avait appris cela sur les champs de bataille et l'avait expérimenté à de trop multiples reprises. Mais ce que ce cher Fred ne parvenait pas à saisir, c'était qu'en plus de devenir ultra-violent, il était aussi en passe de sombrer dans la folie. Une folie destructrice qu'il ne parvenait plus à dissimuler. Son dernier méfait datait d'hier. Il avait trucidé quatre jeunes adolescents qui avaient eu le malheur de rire de son allure de monstre. Parce qu'il ne pouvait plus porter sa robe si majestueuse et finalement effrayante, dans la mesure où il l'avait abandonné dans le bunker en prenant sa forme de loup afin de tenter d'échapper à ceux qui les attaquaient lâchement à l'aide d'ultrasons. Il avait dû se contenter de fripes trouées qu'ils avaient dénichées sur une corde à linge. Ce qui faisait que Narwick ne pouvait plus dissimuler toute la laideur de ses traits. Et cela le rendait complètement dingue. Au point de ne plus parvenir à reprendre sa forme humaine. Ce qui faisait que ses quatre compères devaient le dissimuler dans le véhicule afin de ne pas attirer l'attention sur lui. D'autant que ces damnés militaires et policiers n'avaient de cesse de bloquer les routes pour les empêcher de passer. Mais le conducteur, Guerrero connaissait particulièrement bien la région et savait emprunter les chemins les plus discrets pour continuer à avancer en toute sécurité. Nous trouvions également dans l'équipée Erik, l'homme « déguisé » en Goth lors du désormais célèbre Nouvel-An costumé qui s'était déroulé dans une grange, ainsi que Samantha Conway, compagne de Tina Felt, la louve qui avait offert à Kirk l'honneur de devenir l'un des leurs et Roberto da Saliva, le meilleur ami de Guerrero. Il s'agissait là de l'élite de la meute de Crystal. La fine fleure de ses troupes qui se trouvaient également être les plus sanguinaires créatures que cette terre ait porté. Parce que ces cinq là étaient carrément déjantés.
A bord de leur voiture cabossée, déglinguée, fumante et en passe de rendre l'âme, un véhicule dérobé dans une casse, ils roulaient donc sur l'autoroute quand ils dépassèrent une superbe Chevrolet Camaro noire comme la nuit. Il devait bien s'agir de la première automobile qu'ils parvenaient à passer, mais il fallait bien dire que cette dernière paraissait se traîner sur la chaussée. En effet, roulant à 60 km/h, la Camaro zigzaguait dangereusement de gauche à droite, menaçant de sortir de la route. Quand Guerrero se porta à sa hauteur, il se retourna vers le conducteur afin de comprendre ce qui se passait. Mais quelle ne fut pas sa surprise quand il reconnut Mindson dans ce superbe monstre d'acier. Et son frère paraissait se battre avec celui qui menait le véhicule, un gars à la mine de mauvais garçon. Comprenant qu'il se passait manifestement quelque chose d'anormal et que Owen était en danger, le cubain ne réfléchit pas : il donna un coup de volant et s'en alla tamponner la Chevrolet. En douceur fort heureusement parce que sinon les deux voitures auraient risqué un grave accident. Immédiatement le chauffeur se retourna vers celui qui avait tenté de le sortir de la route, c'est du moins ainsi qu'il l'interpréta, et il heurta à son tour la vieille Opel de cet imprudent. Les deux automobiles parcoururent un kilomètre portière contre portière avant que Mindson ne hurle quelque chose à son agresseur. Instantanément ce dernier ralentit et reprit un chemin plus droit. Erik comprit qu'il était trop dangereux de tenter de s'arrêter là, en plein milieu de l'autoroute. Il fallait qu'ils empruntent la prochaine sortie et se retrouvent dans un endroit discret et si possible désert. Mais comment faire comprendre cela à l'inconnu qui malmenait Owen ? Ce fut Narwick, soudainement redevenu humain, visiblement calmé, qui prit la direction des opérations. Il fit signe à l'autre automobiliste de les suivre. Puis il somma Guerrero de rouler jusqu'au moment où il lui dirait de stopper son allure. Ce qui fut fait quand ils parvinrent devant une auberge isolée en rase campagne, à l'intersection de deux routes.
Tous descendirent de leur véhicule, se toisant d'un air mauvais. L'inconnu était un adversaire à leurs yeux, du moins le temps que Mindson ne leur aurait pas dit de qui il s'agissait. Et justement Owen n'était pas guère plus considéré comme un ami : il était tout de même censé être mort à Odiens, après l'attaque du poste de garde. Alors pourquoi se trouvait-il ici et en vie ? C'est justement ce que lui demanda Fred en s'avançant vers lui .
« On te croyait mort ! Qu'est-ce que tu fiches dans les parages ? »
Mais Owen ne reconnût pas son ancien ami et se contenta de le regarder approcher, une grimace de dégoût sur le visage tant la vision de cet être défiguré était dure à supporter. Fred en éprouva une certaine colère, toutefois il ne pouvait se permettre d'être fâché à chaque fois qu'on le regardait avec un tel air. D'ailleurs c'était devenu une habitude et il savait pertinemment qu'il n'était pas forcément très appétissant à observer. Comment en tenir rigueur à Mindson ? Et le fait que ce dernier ne le reconnaisse pas n'était guère plus anormal : Narwick ne ressemblait plus du tout au fringuant bibliothécaire qu'il avait pu être dans le passé. Alors pour éviter tout malentendu, il livra son identité, tandis qu'il parvenait à quelques pas de son interlocuteur :
« Je suis Narwick. Je sais que je n'ai plus rien à voir avec celui que tu as connu, mais il ne s'agit que d'une enveloppe charnelle n'est-ce pas ?, demanda-t-il en esquissant un sourire crispé censé détendre l'atmosphère pesante qui régnait sur le parking.
- Fred ?!, murmura Mindson en cherchant à reconnaître sous ces traits déformés le visage de celui qui l'avait accompagné durant tant de siècles. Que t'est-il arrivé ?, questionna-t-il ensuite d'un ton presque éteint.
- C'est une longue histoire, lui répliqua-t-il. Mais répond plutôt à ma question : comment se fait-il que tu ne sois pas mort ? Nous t'avions déjà tous enterré.
- Il y a bien eu un mort à Odiens, déclara Owen, la voix tremblante parce que le fait de se rappeler du décès de Pierre lui arrachait encore des larmes à l'heure actuelle. Mais ce n'était pas moi.
- Oui nous le savons. Mais pourquoi ne t'ont-ils pas tués ?
- Je n'en sais rien.
- Alors ainsi tu as pu t'échapper ?, demanda à nouveau Narwick, excédé par le fait de ne pas avoir encore saisi toute la vérité quant à cette sordide histoire.
- Pas tout à fait.
- Comment cela ? Explique-toi !, s'énerva-t-il, de plus en plus furieux parce que les réponses monosyllabiques de Mindson l'agaçaient.
- Rentrons là-dedans, répliqua ce dernier. Je pense que nous y serons bien plus à l'aise pour discuter que sur ce parking. En plus nous risquons d'attirer l'attention sur nous. J'imagine que tu as toi aussi vu tous ces barrages qu'ils ont dressés sur la route. Il vaut mieux rester prudent. »
Narwick acquiesça d'un signe de tête, admettant que cette proposition était on ne peut plus justifiée. Alors tous deux pénétrèrent dans l'auberge, laissant derrière eux le reste des loups, tout comme Cartridge qui regagna son véhicule, non sans s'enfermer dans celui-ci parce que les quatre amis de Narwick le dévisageaient avec un peu trop d'insistance. Mais finalement ceux-ci décidèrent de monter à leur tour dans leur voiture, non sans que Roberta da Saliva ne reste au-dehors, fumant une cigarette, afin de surveiller cet inconnu qui avait parut agresser leur frère. On n'était jamais trop prudent. De toute manière il lui semblait impératif de ne pas perdre de vue cet humain qui n'en était plus vraiment un. Parce que le loup sentait que ce gars était comme eux. A part que quelque chose le différenciait des autres lycanthropes. Un quelque chose étrange que da Saliva ne put identifier. Ce qui rajouta bien évidemment à son trouble.
Pendant ce temps, Narwick et Mindson s'étaient installés à une table du restaurant, dans une salle totalement déserte. Ce qui n'était pas anormal vu l'heure matinale. Les premiers clients arrivaient généralement pour le repas de midi. Ils étaient ainsi tranquilles pour discuter. Après avoir commandé deux bières, ils entamèrent donc leur débat. Ce fut Fred qui commença, de sa voix rocailleuse qui fit frissonner un Mindson éc½uré par ce qu'il voyait devant lui mais qui eut l'élégance de ne rien montrer de son trouble :
« Qui c'est le gars qui t'accompagne ? Et pourquoi vous vous battiez ? Je dois le considérer comme une menace ?
- Non, rit Owen. C'est juste un petit jeune qui est de notre côté désormais. Il est un peu colérique, soupe au lait et peu enclin à dominer ses sentiments. Mais il apprend vite et bien. On ne se battait pas vraiment. C'était juste une chamaillerie stupide. Une broutille.
- OK. C'est cool alors, reprit Narwick en buvant une longue rasade de bière. J'imagine que je dois te mettre au courant des derniers développements de notre parcours. Mais j'escompte bien qu'après cela tu me renseignes à ton tour. Parce que je suis curieux de comprendre pourquoi tu te trouves là et surtout comment tu as fait pour survivre.
- Pas de soucis, Fred, répondit Mindson en mentant toutefois parce qu'il n'avait pas l'intention de révéler ce qu'il avait vécu à quelqu'un d'autre que Crystal. Je n'ai rien à cacher de toute manière. Et je suis bien heureux de vous avoir retrouvé : je vous cherchais depuis plusieurs jours. Je pensais ne jamais revenir parmi vous et voilà que je tombe sur vous au beau milieu d'une autoroute anonyme. Le destin est amusant parfois.
- Comme tu dis, l'interrompit Narwick. Un destin bien cruel en ce qui me concerne. Regarde ce que je suis devenu, reprit-il d'une voix hachée par l'émotion. Je dois supporter cette vision à chaque fois que je suis dans l'obligation de me regarder dans une glace. Ce n'est pas facile à supporter tous les jours.
- Mais qu'est-ce qui t'est arrivé ?
- C'est une longue histoire comme je te le disais. Il faut que je reprenne les faits depuis le jour où nous avons attaqué ce satané poste de garde à Odiens. Nous avons tous cru que tu avais péri sous les balles de ces maudits chasseurs. Tout comme Pierre. Alors pour nous venger nous avons décidé de secouer un peu cette ville. Crystal a conçu un plan diabolique destiné à la faire tomber dans notre giron et ça a bien failli marcher. Sauf qu'entre-temps la petite pute de Hackenbury est parvenue à nous retrouver. Elle était accompagnée de Brookshire. Ils croyaient pouvoir nous tuer à eux deux. Ça paraissait dément sur le moment, mais c'est pourtant bien ce qui a failli se passer. Je me suis battu contre Kirk, alors que la cabane brûlait. Je crois que personne ne s'en est vraiment rendu compte.
- Mais qui a mis le feu au bâtiment ?, questionna Mindson qui ne saisissait pas le sens des propos de son ami.
- Je n'en sais rien pour tout t'avouer. Tout ce que je peux te dire c'est que Crystal m'avait ordonné de violer la pute pour forcer Kirk à se transformer et m'empêcher d'½uvrer. Ce qu'il a fait. Peut-être que nous avons heurté une des lampes à pétrole déposée sur la table. Peut-être que c'est quelqu'un d'autre. Je ne sais vraiment pas. Mais lorsque j'ai compris ce qui se passait il était déjà trop tard : mon corps était en feu. Vois le résultat.
- Et Kirk ?, s'enquit Owen, réellement inquiet par le sort de celui qu'il considérait encore comme son protégé.
- La dernière fois que je l'ai vu c'était au travers d'un mur de flammes. Alors ne me demande pas ce qu'il est advenu de lui, parce que je n'en ai aucune idée. Peut-être bien qu'il est mort, peut-être bien que non. De toute manière il n'a pas réapparu dans les parages. Par contre sa pute est parvenue à s'échapper. Et nous l'avons chassé depuis.
- Sans succès à ce que je vois, puisqu'elle n'est pas avec vous.
- Hélas. Mais ce n'est qu'une question de temps. Nous l'aurons un jour ou l'autre. Bref, nous avons été envoyés sur sa trace il y a de cela quelques semaines. Nous avons massacré un maximum de personnes pour attirer son attention, tablant sur le fait qu'elle allait forcément chercher à nous retrouver puisqu'elle a clairement démontré tout le bien qu'elle pensait de sa situation de louve. Mais malgré tous nos efforts, elle n'est jamais venue. Contrairement aux « Anciens » qui nous attendaient dans le bois où nous nous réfugions il y a peu. A Rio Mare. »
A l'évocation de cette ville balnéaire, Mindson faillit s'étrangler tandis qu'il buvait un peu de bière. Face à son trouble, Fred le regarda avec étonnement et lui demanda ensuite :
« Ça te dit quelque chose ce bled ?
- J'étais justement là-bas il y a quelques jours, finit-il par murmurer en essuyant sa bouche. C'est tout de même marrant.
- Oui, comme tu dis. Nous avions trouvé refuge dans un bunker dans un bois. Mais comme je te le déclarais avant les « Anciens » y étaient également. Et ils ne nous ont pas épargnés. Nous sommes les seuls survivants du groupe que Crystal avait envoyé aux trousses de la petite salope.
- Combien étiez-vous ?, demanda Owen, tremblant parce qu'il craignait le nombre qu'allait lui articuler Fred, un nombre qui serait synonyme de tant de morts.
- Vingt..., murmura l'ex-bibliothécaire en baissant les yeux.
- C'est horrible, se contenta de chuchoter à son tour Mindson. Et où alliez-vous quand on vous a croisé sur l'autoroute ?, s'informa-t-il ensuite, après quelques secondes de silence.
- A Scopar. Dans notre nouveau repaire. Tout le reste de la meute se trouve là-bas.
- C'est cool. Alors je vous suis.
- Hé minute !, reprit Narwick d'un ton plus dur. Tu m'avais promis de me raconter ce que tu avais vécu depuis ce funeste jour où tu étais censé mourir. Ne crois-pas que je vais te laisser nous accompagner comme cela, sans même que tu ne me dise quoi que ce soit. Je ne sais même pas si je peux vraiment te faire confiance.
- Mais c'est moi !, s'étonna Owen. Le petit gars avec lequel tu aimais jouer par le passé. L'ami de quelques siècles.
- Je n'ai plus d'ami, se contenta de répondre Fred en le dévisageant durement de ses yeux noirs comme la nuit. Désolé, se crut-il encore bon de rajouter.
- Peu importe, reprit Mindson, l'air déçu par cette cruelle affirmation qui venait d'enterrer plus de trois siècles d'expériences communes. Bref, tu voulais savoir ce qui m'est arrivé. Je pense qu'il est inutile d'imaginer que tu vas lâcher le morceau, même si je te dis que je comptais livrer ces informations à Crystal. Parce qu'il s'est déroulé des événements d'une gravité exceptionnelle. Mais je n'ai pas le choix, je pense. Bon, voilà : j'ai été capturé lors de l'attaque du poste de garde. C'est cet enfoiré de Brookshire qui m'a livré aux militaires. Et ceux-ci m'ont emmené dans une cage en argent jusqu'à un laboratoire sis à Rio Mare. Là-bas ils m'ont fait subir les pires des expériences. »
Narwick le regarda sans feindre son étonnement. Parce qu'il était littéralement estomaqué par ce que le lycanthrope venait de lui déclarer. Le dévisageant d'un air catastrophé, sa bouche crispée en un rictus d'une laideur innommable, il finit par s'écrier d'une voix horriblement déformée par la colère :
« Tu te rends compte de ce que ça veut dire ?! »
Mais Mindson ne paraissait justement pas saisir le pourquoi de cette soudaine rage. C'est pourquoi Fred fut obligé de reprendre, bavant tant il était furibond :
« Ils ont fait des expériences sur toi ! J'imagine qu'ils t'ont prélevé du sang, poursuivit-il alors que son interlocuteur acquiesçait d'un signe de tête qui rendit l'ex-bibliothécaire plus fou de rage encore. T'imagines ce qu'ils peuvent faire avec ça ?!, continua-t-il alors que le patron du restaurant qui se tenait derrière son comptoir, lavant ce dernier, relevait des yeux inquiets en direction de ces deux inquiétants clients. Peut-être qu'ils vont trouver le moyen de nous combattre désormais ! Maintenant ils savent que nous existons ! Et je suis même sûr qu'ils savent aussi tout de nous ! Ils vont nous chasser jusqu'à ce que nous soyons tous morts ! Imagine que n'importe qui est comparable à un « Ancien » ! Tu vois le massacre que ça va être ? Nous ne sommes plus en sécurité nul part ! Et tout ça par ta faute !
- Calme-toi, intervint Owen en jetant un coup d'½il intéressé à l'humain qui les observait depuis le comptoir. Parle moins fort, nous sommes écoutés.
- J'en ai rien à foutre !, hurla au contraire Narwick en se retournant vers l'intéressé. De toute manière je peux buter ce connard en trois secondes ! Il n'est rien à mes yeux !
- Chut..., se crut bon de rajouter à nouveau Mindson parce que le patron faisait mine de quitter la pièce, affolé.
- Merde !, éructa Fred en tapant du poing sur la table, si fort qu'il la brisa en deux, cassant également leurs verres encore emplis de bière. Tu commences à me les briser ! »
Et sans en dire davantage, il prit sa forme animale, en quelques secondes. En un bond prodigieux, il se précipita ensuite sur le pauvre humain qui leur tournait le dos et qui cherchait à décamper au plus vite de la pièce. Narwick le tua effectivement en quelques secondes, plantant ses crocs dans sa nuque et le décapitant en autant de temps qu'il ne fallait pour dire « ouf ». Sa tête s'arracha de son corps et retomba lourdement sur le dallage, ses yeux encore exorbités par la surprise et la terreur. Le reste de son corps la rejoignit quelques instants plus tard, se vidant de son sang sur le sol pourtant bien propre de l'auberge. Et Fred revint se camper devant Mindson, nu, recouvert de sang, du liquide poisseux et rougeâtre dégoulinant de sa bouche et se répandant sur son torse ravagé par les méfaits du feu. Ainsi il paraissait encore plus répugnant qu'auparavant.
Il empoigna Mindson avec une puissance terrifiante, l'empêchant de faire le moindre mouvement, collant son visage éc½urant contre celui de son ancien ami avant de murmurer d'une voix éraillée et teintée de mépris :
« Tu vas devoir payer pour tes conneries. Si tu avais fait preuve de courage tu aurais préféré la mort à la captivité. Tu es la honte des loups. »
Owen était ulcéré. Dégoûté même. Parce qu'il ne s'attendait absolument pas à ce qu'on le traite de la sorte, ni à ce qu'on le qualifie de poule-mouillée, alors qu'il avait le sentiment d'avoir affronté les pires des épreuves et au contraire d'avoir démontré toute sa bravoure. Certes il ne s'attendait pas à ce que Narwick lui exprime de la compassion, il connaissait suffisamment bien le personnage pour savoir comment il réagissait à telle ou telle situation, mais il avait stupidement imaginé que ses frères seraient ravis de son retour. Il n'en était rien hélas. Et pire que tout celui qu'il avait autrefois considéré comme son meilleur ami le traitait de lâche. Presque comme s'il était coupable de ce qu'on lui avait fait subir dans le laboratoire de Rio Mare. Mais ce n'était tout de même pas lui qui avait demandé à Ottoson et sa clique de scientifiques de procéder à toutes ces expériences ! Il n'était qu'une victime après tout. Une pauvre victime innocente.
Narwick le relâcha soudainement, avec une certaine douceur, tout en reniflant l'air comme s'il avait repéré une nouvelle menace. Mais la source de son étonnant comportement n'était autre que Owen lui-même, puisqu'il reprit d'un ton plus calme, bien que très suspicieux :
« Tu me caches quelque chose. Je le sens. Tu ne m'as tout dis, n'est-ce pas ?
- Mais voyons Fred, répliqua-t-il agacé, qu'est-ce que tu racontes ? Je ne sais même pas de quoi tu parles.
- Allons, allons, chuchota l'ex-bibliothécaire en caressant la joue de son compère. Ne sommes-nous pas frères de sang ? En tant que tel tu dois tout me dire. Et vois-tu je crois que tu omet certains détails.
- Comme lesquels ?, demanda Mindson subitement inquiet.
- Un truc me turlupine tout à coup. Tu as été transporté dans ce laboratoire dans une cage faite d'argent. C'est bien ce que tu m'as déclaré ?, questionna-t-il avant de reprendre quand Owen eut acquiescé. J'imagine qu'ils ont dû te garder prisonnier là-dedans durant tout le temps que ton séjour a duré dans leurs locaux. Alors comment as-tu fait pour t'évader ? Tu sais tout comme moi le bonheur que nous avons ne serait-ce qu'à effleurer de l'argent. Je pense que tu en as fait suffisamment l'expérience dans cette cage. Alors je te le redemande : comment t'es-tu échappé ? A moins d'avoir un complice, peut-être le gars dehors, tu n'avais aucun moyen de sortir de cette cage. Ou alors ont-il oublié de la fermer à clé. Mais j'imagine que vu l'importance que tu revêtais aux yeux de ces humains ils n'auraient pas pu commettre une telle erreur.
- C'est juste, finit par murmurer à son tour Mindson, abattu, déprimé par l'attitude de son compagnon de chasse. Je suis devenu résistant à l'argent. Je ne sais pas comment c'est arrivé, mais toujours est-il que c'est le cas. »
A ces mots, Narwick eut l'air encore plus surpris qu'auparavant et il le regarda de longues secondes la bouche ouverte, incapable de la refermer tant il était choqué par ce nouvel aveu. Ainsi Mindson les avait trahis, mais en plus il avait changé. N'écoutant que ses sentiments les plus vils, il hurla donc à nouveau, faisant trembler les murs de la bâtisse tant il explosa :
« Tu n'es plus un loup ! Tu es une création humaine ! Je le sentais ! Je le savais ! Tu n'es plus comme nous ! Il y a en toi pleins de détails qui auraient dû me mettre la puce à l'oreille ! Oui, il y a en toi comme une tache puante d'humanité, poursuivit-il en baissant le ton, mais non sans jeter une grimace de dégoût à son interlocuteur. Et si moi je suis devenu un monstre, toi tu es devenu pire encore. Tu es un des leurs ! Tu es leur création !, rugit-il à nouveau. Et tu connais la règle ! Seuls les purs sont acceptés dans notre meute ! Nous ne voulons pas d'imperfections telles que toi ! Et encore moins de sang mêlé ! rejoins les tiens et écarte-toi de ma vue ! Sinon je te bute tout de suite ! De toute manière si ce n'est pas moi qui le fait, je sais que Crystal se fera une joie de te massacrer ! Parce qu'elle aussi ne supporte pas les impurs ! Les gens comme toi on les déporte et on les tue à petit feu ! J'en connais même un qui serait enchanté de savoir ce que tu es devenu ! Et il te fera envoyer dans la Forêt Sombre ! Alors par respect pour ce qu'on a vécu par le passé et pour notre belle amitié d'antan je te laisse la chance de déguerpir au plus vite de ma vue. Si dans trente secondes tu es encore là, je te règle ton compte ! Allez fous le camps !, termina-t-il avant de se transformer à nouveau. »
Mindson ne se fit pas prier : il avait bien compris qu'il n'avait désormais plus le choix. Rejeté par les siens il était dorénavant un paria. C'est pourquoi il prit ses jambes à son cou et courut en un éclair jusqu'à l'extérieur. Puis il monta dans la voiture de Cartridge avant d'ordonner à ce dernier de démarrer immédiatement, sous le regard inquisiteur de ses anciens frères. Quand l'auberge disparut à leur vue, ils virent encore un énorme loup noir comme la nuit les poursuivre de toute la puissance de ses pattes, mais la Camaro eut vite fait de le semer.
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# Posté le jeudi 14 août 2008 01:01

Meute de sang, vol. 5 : L'extinction

Chapitre 2 : deux vieux amis

13 juillet 1998, 22h13

La nuit commençait à tomber sur le petit village de Fant. Les paysans étaient rentrés de leurs champs, les bêtes dormaient à l'étable et chaque citoyen s'apprêtait à se coucher en vue d'une nouvelle journée harassante. La vie était simple ici, à mille lieux du trépignement et autre stress de la capitale. Mais si tout allait plus lentement à Fant, le quotidien n'en était pas moins fatiguant. Bâti dans une région agricole, le village était exclusivement habité par des agriculteurs qui étaient forcés de cultiver leur terre à outrance afin de ne pas être avalés par la concurrence étrangère. Car si le pays entendait rester compétitif en ce domaine, il devait pouvoir compter sur des paysans ingénieux, aptes à maîtriser les nouvelles techniques et qui surtout ne rechignaient pas face aux heures supplémentaires qui étaient légion. Maintenir une productivité élevée était à ce prix.
Et justement, dans une ferme, une activité étrange régnait depuis trois jours. Délabrée, la bâtisse avait été laissée à l'abandon depuis le départ du dernier propriétaire, un agriculteur sans le sou qui s'était vu contraint de gagner la ville pour y trouver du travail à l'usine. Cela faisait maintenant cinq ans que « La prairie », nom donné à ce domaine, avait fermé ses portes, obligeant son propriétaire à également licencier l'ensemble de son personnel, à savoir vingt employés. Personne n'avait été en mesure de reprendre cette ferme. De toute manière, le bâtiment était en trop mauvais état et ses terres guères mieux entretenues pour qu'un courageux ose se lancer dans une entreprise périlleuse. Il se murmurait d'ailleurs dans le village que « La prairie » s'écroulerait avant la fin de l'année, à la prochaine tempête. Et pourtant, le domaine avait de nouveaux habitants depuis peu. Mais en voyant leurs puissantes voitures rangées dans la cour et leurs mines patibulaires, il paraissait évident qu'ils n'étaient pas venus jusque-là simplement pour cultiver la terre. Ces propriétaires avaient sans doute des intentions moins nobles et leur présence commençait à inquiéter bien des résidents de la commune. Le maire avait déjà dû développer des trésors de persuasion pour rassurer ses administrés. Non, il ne s'agit pas de criminels, avait-il déclaré. Non, ils ne sont pas dangereux. Non, je ne sais pas ce qu'ils viennent faire ici, tout ce qui compte c'est qu'ils ont payé rubis sur l'ongle pour une propriété délabrée et cet argent servira à moderniser bien des installations vétustes de Fant. A commencer par un réseau électrique qui semblait dater de la nuit des temps, puisqu'il n'avait de cesse de tomber en panne, obligeant Monsieur le maire à rédiger de multiples lettres à l'adresse de la compagnie d'électricité qui ne faisait rien pour remédier à cette situation.
Mais si les habitants s'inquiétaient de la présence de ces étrangers sur leur sol, qu'en aurait-il été s'ils avaient perçu ce qui se passait dans une petite pièce sombre dans laquelle dormait à poing fermé un bébé de quelques mois ? Vu la mine des nouveaux propriétaires de « La prairie », il semblait étonnant qu'une petite fille les accompagne. Où étaient ses parents ? Se trouvaient-ils parmi ces brutes ?
Un homme se tenait dans la pièce où dormait l'enfant. Un homme élégamment vêtu mais au visage inquiétant qui ne faisait naître autour de lui que crainte et respect. Plus connu sous le nom de Val Norberg, il s'entretenait à l'instant avec une autre personne tout autant étrange. Drapée dans une longue robe sombre comme la nuit qui d'ailleurs régnait dans la pièce, cette chose n'avait rien d'humain. Puante, desséchée comme une momie, déformée, arborant une mâchoire effrayante garnie de crocs démesurément longs, elle paraissait flotter dans les airs. Sa voix était également à son image : désincarnée et chevrotante.
« Nous avons du temps devant nous à ce qu'il me semble, commença le Chef du Conseil des loups. Mindson n'est pas encore prêt à revenir parmi les siens. Le chemin à parcourir jusqu'à ton nouveau repaire est long et périlleux. Mais s'il parvient jusque-là en un seul morceau, je compte sur ta loyauté pour respecter la décision du Conseil, enchaîna-t-il d'un ton autoritaire. Il ne peut vivre plus longtemps. Tu dois le tuer. Sinon je m'en chargerai.
- Tu peux compter sur moi, se contenta de répondre la chose en grimaçant méchamment.
- Je savais que tu étais encore de notre côté, ma chère Crystal. Je déplore ce qui t'arrive en ce moment, mais nous savons tous les deux que ton état n'est que temporaire, termina Norberg en souriant malicieusement, tirant sur la cigarette qu'il s'était allumé un peu plus tôt, au mépris du pauvre bébé qui dormait toujours dans son couffin.
- Par ta faute, se contenta de déclarer la louve.
- Je n'ai jamais voulu cela, tu le sais parfaitement bien, répliqua l'homme, l'air courroucé. De toute manière ce qui est fait ne peut être défait. Tel était ton destin.
- Mon destin ?!, s'énerva-t-elle en accomplissant une pirouette sur elle-même pour se retrouver subitement à quelques centimètres du visage de Norberg, le menaçant de ses dents acérées. Tu oses me parler de destin ?! Mais c'est toi qui es responsable de tout ce qui m'est arrivé ! C'est toi qui m'as affligé de cette cruelle malédiction ! Par ta faute je ne peux vivre dans mon propre corps et je suis condamnée à habiter dans la peau d'une autre ! Tu ne crois pas que j'aimerais redevenir celle que j'étais ?! Tu ne crois pas que je donnerais tout pour retrouver mon corps originel ?! Tu crois que c'est amusant de se faire un sang d'encre tous les cents ans parce que je dois impérativement trouver une nouvelle enveloppe charnelle digne de m'accueillir ?, finit-elle en haussant le ton si haut que les murs de la pièce tremblèrent, sans pour autant que le bébé ne s'éveille.
- Je suis désolé Crystal, répondit Val, sans se départir de son air débonnaire, fumant toujours sa cigarette. Mais tu l'as bien cherché finalement. C'est toi qui m'as trahi avec cette crotte de Narwick. Tu devais t'attendre à subir ma colère. Parce qu'on ne me brise pas le c½ur sans craindre le pire des tourments. Et crois-moi, j'aurais pu être plus méchant encore, termina-t-il en la toisant d'un regard particulièrement dur.
- Je te déteste Val, tu le sais ça ?, reprit-elle en s'éloignant de lui, d'une voix beaucoup plus calme, voire même attristée.
- Tout comme je te déteste, rit-il. Nous nous détestons tellement que nous sommes encore occupés à nous disputer. Tu es incroyable ma belle. Vraiment incroyable. Avec toi j'ai le sentiment de passer mon temps à n'avoir que des relations conflictuelles. Et pourtant pour rien au monde je ne pourrais me passer de ta présence. J'avoue même que parfois tu me manques.
- Tu es encore amoureux de moi ?, demanda-t-elle en se dirigeant vers la fenêtre par laquelle s'engouffrait une très faible clarté lunaire. C'est ridicule.
- Je le sais. Et rassure-toi, ce n'est pas le cas. Du moins plus depuis quelques siècles, rajouta-t-il en écrasant sa cigarette sur le dallage de la pièce. Nous en avons partagé des aventures, n'est-ce pas ?, reprit-il ensuite d'un ton plus doux.
- Franchement je préfère ne plus y penser. De toute façon le passé est le passé. Je me tourne vers l'avenir. Tu le sais très bien, répliqua-t-elle en lui tournant le dos.
- N'empêche que nous avons vécu des expériences peu communes, poursuivit néanmoins Norberg, visiblement perdu dans ses pensées. Tu te souviens de notre première rencontre ?
- Oh pitié, gémit Crystal. Evite d'évoquer ce sujet, sinon je sens que je vais vomir.
- Tu étais si belle dans ta robe mauve. J'ai tout de suite succombé à ta beauté ensorcelante. A peine mes yeux entraient-ils en contact avec les tiens que je savais que tu serais mienne. »
A ces mots, la louve ne put s'empêcher de repenser à cette époque si lointaine où elle avait croisé la route d'un certain Val Norberg qui allait à jamais bouleverser son existence si paisible. Nous étions au mois de mai et la nature commençait à s'éveiller du long et rude hiver qui avait sévit dans la contrée. Un groupe de cavalier était entré dans le village et comme à chaque fois, tous s'étaient précipités pour voir de qui il pouvait s'agir. Crystal était alors occupée à puiser de l'eau dans le puit, juste au centre des huttes qui leur servaient d'habitations. Comme les autres elle s'était dirigée vers les cinq cavaliers et lorsqu'elle avait relevé les yeux vers eux, elle était restée immobile en croisant le regard de celui qui se disait être leur chef. Nommé Val Norberg, l'homme était un guerrier venu du nord et chevauchait avec ses quatre compagnons en direction de l'ouest, sans pour autant révéler le but de leur voyage. Comme ils n'étaient en guerre avec personne, les habitants du petit village de Mels n'avaient pas à craindre ces étrangers. C'est pourquoi ils les invitèrent à passer la nuit ici même. Mais pendant que leur chef faisait part de cette décision aux cavaliers, Norberg n'avait d'yeux que pour cette jeune paysanne au charme ravageur. Il la désirait de tout son corps et de toute son âme. Comme jamais il n'avait désiré quelqu'un. D'ordinaire plutôt violent, brutal, sanguinaire, il ne considérait les femmes que comme des objets sexuels. Mais cette paysanne celte était plus que cela. Elle était son rayon de soleil, celle qui allait lui apprendre ce que pouvait être l'amour, la simplicité, la douceur et surtout la paix. Rapidement ils se retrouvèrent seuls alors que la nuit était tombée sur le village. Et il ne leur fallut pas plus de deux minutes avant de se retrouver nus, l'un contre l'autre, sous une épaisse peau de bête, unis en une étreinte éternelle. Durant toute la soirée et surtout pendant le repas copieux que leur avait servit les habitants, rassemblés au milieu de la place centrale, ils n'avaient cessés d'échanger des regards complices qui en disaient longs. Mais tant que les autres étaient là, Crystal ne pouvait se retrouver près de cet étranger : parce que la décence voulait qu'elle ne s'approche même pas d'eux. Âgée de 16 ans, elle n'avait pas le droit de fréquenter d'autres hommes que ceux de sa tribu et à condition bien sûr que ses parents approuvent ses choix. Un seigneur étranger ne correspondait assurément pas aux critères susmentionnés.
Tandis qu'il pénétrait en elle, tout en douceur, il lui murmura à l'oreille, ne pouvant faire autrement, parce qu'il prenait conscience de la passion qu'il éprouvait subitement pour elle :
« J'aimerais tant t'emmener avec moi. Pour toujours.
- Je le veux également, répondit-elle dans un souffle.
- Sais-tu seulement ce que cela implique ? Je ne suis pas tout à fait comme les autres hommes.
- Je m'en contrefiche. Je te veux, finit-elle par articuler péniblement alors qu'elle sentait monter en elle les vagues oppressantes d'un plaisir jusqu'alors ignoré. »
Et alors que tous deux poursuivaient leurs ébats, Norberg avait finalement prononcé les phrases rituels qui allaient faire d'une pauvre paysanne celte la plus puissante de toutes les louves. Au moment même où elle hurlait de bonheur, victime d'un orgasme foudroyant, il planta ses crocs dans son épaule, se rassasiant de son sang, l'accueillant ainsi dans sa famille de lycanthropes. Depuis ce jour leur passion fut magnifique et rien ni personne ne paraissait être en mesure de briser le couple qu'ils formaient tous les deux. Plus puissants que n'importe qui, ils inspiraient le respect dans tous les lieux où ils passaient, faisant baisser les regards et courber les échines. Jusqu'à ce funeste jour de novembre 814 où un jeune loup du nom de Fredericus Narvicius allait emporter à jamais celle qu'il aimait plus que sa propre personne.
« Tu m'as bel et bien trahi, quoi que tu en dises, reprit Norberg de sa voix grave. Souviens-toi. Tu m'as quitté pour un autre.
- C'est vrai. Mais je ne méritais pas la mort pour autant, répliqua-t-elle en lui lançant un regard haineux.
- Tu as fauté. Tu devais payer. »
Face à ces paroles implacables, Crystal ne répondit rien. Sans doute parce qu'elle n'avait rien à déclarer. En vérité la présence du Chef du Conseil l'importunait beaucoup. Depuis qu'elle savait que Mindson était devenu très puissant, elle nourrissait d'autres plans et d'autres espoirs qui ne pouvaient laisser la place à tant de souvenirs inutiles. Norberg l'ennuyait avec ses propos. D'autant qu'il prenait un malin plaisir à torturer son esprit. Ce qu'il ne se gêna pas de refaire en évoquant la funeste époque où tout ceci s'était déroulé, rappelant des faits qu'elle avait cru oubliés. Lorsque Val lui avait présenté ce nouveau membre de leur meute dont tout le monde parlait, parce qu'il s'agissait d'un seigneur décrit comme particulièrement valeureux, Crystal avait tout de suite succombé à son charme ravageur. Et dans le plus grand secret ils s'étaient aimés. Jusqu'à ce que le Chef du Conseil découvre leur union. Dès lors l'horreur avait fait place au bonheur. Elle se souvenait de cette nuit où Norberg était entré dans la hutte où elle et son amant vivaient leur liaison en cachette. Le loup avait fracassé la mince porte de la bâtisse, en un coup d'épée rageur. Dans un éclair, Crystal avait vu son géniteur devant elle, alors que Narwick était occupé à la chevaucher. Instinctivement elle avait fermé les yeux, attendant résolument la mort, parce que c'était tout simplement ce qu'il y avait de mieux à faire. Elle n'avait pas été déçue : Val avait envoyé le pauvre Fred valser de l'autre côté de la pièce, comme s'il n'avait été qu'un minuscule fétu de paille. Il ne perdait rien pour attendre, car Norberg était bien résolu à s'occuper de son cas après avoir puni la louve. Puis il se précipita de toutes ses forces sur Crystal et d'une poigne implacable il l'avait saisie, lui lacérant au passage la peau parce qu'il se transformait peu en peu. Ensuite il l'envoya au dehors, à quelques mètres de la hutte. La jeune femme se réceptionna durement dans l'herbe qui fort heureusement atténua un peu sa chute, mais pas suffisamment puisque le choc lui brisa une vertèbre. Paralysée, elle ne put rien faire quand son adversaire surgit de la bâtisse, totalement loup. Elle ne put à vrai dire qu'écarquiller les yeux et sentir le choc de l'attaque de Norberg. En deux coups de dents il lui avait tranché la carotide et une bonne partie du cou. La louve avait donc péri sous les crocs de son géniteur, furieux d'apprendre sa trahison. Fredericus Narvicius, pour sa part, avait été chassé de la meute et était désormais considéré comme un paria. Les siècles avaient passés. Jusqu'à ce que Crystal revienne à la vie, sortie de sa léthargie par la bêtise de quelques humains. La suite était connue. Devenue aussi puissante que Norberg, elle avait créé sa propre meute, emmenant avec elle celui qu'elle considérait désormais comme son homme officiel. Narvicius ou Narwick comme il aimait à se faire nommer avait alors échappé à la déportation dans la Forêt Sombre, sauvé par sa cheffe. Le temps avait passé, Norberg tentant de soigner ses blessures, peinant à oublier Crystal. Ce ne fut qu'en 1765 qu'il se guérit totalement. Après un nouvel acte de violence.
Il se trouvait alors à Paris, ville qui lui avait apporté tout ce à quoi il aspirait : la beauté, l'intelligence et la luxure. Convié à de fêtes somptueuses par des amis humains qu'il respectait pour leur éloquence et leur grande sagesse, il se faisait passer pour un Comte suédois fortuné. Ainsi Val passait son temps à boire, manger, débattre des sujets d'actualités et hautement philosophiques, sans oublier sa vraie passion : la fornication. Les expériences diverses et variées en ce domaine, aux mains de cavalières sans cesse différentes et variables en nombres, ne manquaient pas à cette époque. Et ce fut justement au cours d'une de ses partis très privés que les événements pré-cités eurent lieu. Rajoutons encore que ce cher Val aimait de temps à autres varier son plaisir en tuant les femmes magnifiques qui cédaient toutes devant son charme ravageur. Il fallait bien se nourrir, n'est-ce pas ? Le reste du temps il massacrait de pauvres ères dans les quartiers miséreux de la ville. Dans la mesure où il était un être respecté, écouté et bien placé au sein de la société française et plus particulièrement parisienne, il ne pouvait se permettre d'attirer l'attention sur lui : c'est pour cette raison qu'il s'en prenait aux miséreux, sachant bien que jamais personne ne signalerait leur disparition et qu'aucun noble ne lui tiendrait rigueur de ses actes. Il en faisait de même d'ailleurs pour les femmes qu'il tuait : il ne s'agissait jamais de personnes connues ou fortunées. Il ne mangeait que les pauvres...
Ainsi donc voilà qu'en ce 14 août 1765 il se retrouvait dans le château d'un Vicomte, au beau milieu d'une orgie libertine des plus excitantes à laquelle avait également été invité une certaine Madame de Mes qui n'était autre que Crystal. Monsieur de Narwick, son compagnon, était aussi présent. Inutile d'ajouter que Norberg resta pantois quand il tomba nez à nez avec les deux loups-garous. Après avoir passé leur soirée à se disputer, verbalement fort heureusement, pour le plus grand malheur de toutes les personnes présentes, les deux hommes avaient fini par se retrouver dans l'immense parc de la propriété, épée au poing, avide de se battre en duel. Le combat ne dura guère puisque Monsieur de Narwick fut rapidement blessé au torse après un coup vicieux. Perdant beaucoup de sang, il tomba à terre, faisant craindre le pire à tous les invités. Mais Norberg savait pertinemment que le jeune loup jouait la comédie : l'arme n'était pas en argent et ne pouvait donc mettre sa vie en danger. Toutefois Crystal fit mine de ne rien savoir et se précipita vers son amant qu'elle serra fortement dans ses bras, pleurant des larmes de crocodile pour mieux rajouter à sa fausse peine. Val comprit en la voyant s'épancher sur le corps du « malheureux » que jamais il ne parviendrait à reconquérir son c½ur. Parce que s'il y avait une chose qu'elle ne simulait pas, c'était bien son amour pour Fred. Quittant donc le château, tête basse, il se résolut depuis ce jour à oublier Crystal. Avec le temps il parvint à mener cette mission à bien et se perdit dans les bras d'autres conquêtes féminines. Sa blessure venait enfin de cicatriser.
« Tu voulais savoir si je t'aimais encore, reprit-il en allumant une énième cigarette. Aujourd'hui je peux t'affirmer sans mentir que ce n'est plus le cas. Par contre j'éprouve toujours une grande affection pour toi. Et j'imagine qu'il en sera toujours ainsi. Nous sommes éternellement liés. Pour le meilleur comme pour le pire. Mais ne t'avise plus de me trahir, parce que je ne serai pas si clément la prochaine fois, termina-t-il en la toisant de son regard qui avait fait naître tant de légendes par le passé quant à sa cruauté et sa puissance.
- Je le sais, Val. Je le sais, répliqua Crystal en regardant toujours par la fenêtre. Et je ne suis pas folle. Je suis bien consciente de ma situation. D'ailleurs si tu es là aujourd'hui c'est bien parce que j'ai accepté qu'il en soit ainsi. Mes loups t'auraient déjà réglé ton compte si cela n'avait pas été le cas. Voilà la preuve de ma loyauté. »
L'affront était bien réel : elle avait osé le menacer de mort, indirectement il est vrai. Mais jamais personne n'avait osé déclarer de telles choses au Chef du Conseil des loups. Du moins aucun loup vivant. Pourtant elle s'en contrefichait. Parce que d'ici peu elle serait nettement plus puissante que Norberg. Est-ce ce qu'il comprit ou au contraire se dit-il qu'elle ne manquait pas d'aplomb, toujours est-il qu'il se contenta de sourire à ces mots. De la façon la plus affable qui soit. Presque comme au premier jour de leur rencontre quand il lui avait sourit alors qu'il se tenait encore sur son cheval et qu'elle se trouvait à moins de deux mètres de lui, une jarre dans une main. A une époque où elle avait trouvé cet homme tout simplement beau. Un homme duquel émanait une énergie colossale.
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# Posté le vendredi 25 juillet 2008 03:37

Meute de sang, vol. 5 : L'extinction

Chapitre 1 : provisoirement sauvée

10 juillet 1998-13 juillet 1998

Le soleil venait de se lever sur Scopar, fleuron du pays, capitale et siège du gouvernement. On annonçait une journée chaude et légèrement venteuse. La saison estivale avait été jusque là magnifique et rien ne laissait présager qu'il en soit autrement dans les semaines à venir. A vrai dire les prochains mois allaient être perturbés par un événement qui n'avait rien à voir avec la météo. Et Scopar serait partiellement réduite à l'état de ruines.
Mais pour l'heure, les rayons du soleil frappaient de plein fouet les flancs d'un vieil entrepôt abandonné depuis plus de trente ans, suite à une sévère crise économique qui avait plongé le pays dans une léthargie longue de 10 ans. Cet entrepôt avait autrefois servit à accueillir le stock d'un marchand de meubles. Depuis sa faillite, il avait plutôt servi d'amusement à tous les gamins d'un des quartiers défavorisés de la banlieue. Ses fenêtres avaient disparus depuis longtemps et ses flancs rouillés par les assauts conjugués du temps et des éléments naturels craquaient quand le vent agitait les fondations peu solides de la bâtisse. Depuis six mois, les autorités avaient enfin décidé de faire fermer la zone industrielle où se situait l'entrepôt, décrétant qu'il était trop dangereux de s'y aventurer vue la vétusté des bâtiments. Mais depuis lors la population attendait toujours que le maire fasse raser ces immondices qui ne relevaient pas un paysage particulièrement laid. En effet, de hauts blocs de bétons sensés s'appeler « immeubles » et qui abritaient plus de mille familles issues de milieux qu'on pouvait qualifier de pauvre défiguraient déjà suffisamment le quartier. Cela aurait dû être fait depuis belle lurette, la zone industrielle devant faire place à un nouveau complexe d'immeubles destinés à d'autres défavorisés, des immeubles qu'on annonçait comme « magnifiques », « pratiques », « à mille lieux de ce qui avait pu être bâti par le passé ». Mais comme les grands pontes de la ville souhaitaient au contraire reconstruire une nouvelle zone industrielle, dans la mesure où la main-d'½uvre existait à quelques centaines de mètres de là et que ces riches entrepreneurs possédaient un pouvoir énorme, tout projet était momentanément stoppé. Le temps que le maire tranche enfin dans le vif. Hélas, ce cher Monsieur Delson n'était pas reconnu pour ses prises de position rapides et radicales. Au contraire attentiste et soumis à la décision du groupe le plus puissant, le maire patientait le temps qu'il voit plus claire dans cette affaire. Lorsqu'il lui apparaîtrait clairement quel camp était le plus fort il suivrait ce dernier aveuglément. Que ce soit les agents immobiliers ou les industriels.
Pour l'instant, cette situation convenait parfaitement à Boris Herman. Parce qu'il avait trouvé un endroit idéal pour se terrer, lui et ses troupes. Depuis l'évasion d'Owen Mindson, bien des choses avaient changé dans le pays. A commencer par les points de contrôles incessants sur toutes les routes. La police et l'armée quadrillaient la contrée en quête de celui qu'ils recherchaient. Ils arrêtaient toutes les voitures et contrôlaient chaque identité, non sans glisser au passage une photographie de Mindson. On n'était jamais assez prudent : peut-être quelqu'un avait-il aperçu le loup à un endroit ou l'autre ? Cachant la vérité afin que personne ne soit alarmé, Samuel Fisher, le président, avait fait croire que le gouvernement était à la recherche d'un dangereux criminel. Seul lui-même, son conseiller, le Ministre de la Défense et quelques hauts-gradés connaissaient l'exacte vérité. Mais hélas, par cette décision, il était désormais impossible aux « Anciens » de se déplacer sur les routes de ce pays. Du moins pas dans un car de touristes bourré d'armes à feu et de munitions. Ils devaient impérativement trouver un autre moyen de locomotion. Il aurait été aisé d'acheter plusieurs véhicules et de tenter de regagner Cessy individuellement. Mais un autre problème les empêchait d'avancer plus avant. Et ce problème se prénommait Debra Barney. Une louve qu'il était impossible de ramener au Q.G. des « Anciens » sans éveiller l'attention des autorités.
Debra, justement, était mal en point. Attachée par des menottes à une barre de fer sise au-dessus de sa tête, elle était soumise à l'assaut de tous les courants d'air qui traversaient l'entrepôt et le faisait grincer de manière morbide. Toujours nue, recouverte de souillures diverses, maculée de boue, les cheveux si sales qu'ils ressemblaient à une serpillière posée sur sa tête, elle avait perdu conscience à de multiples reprises. Elle se sentait si faible. Si fatiguée. Si désintéressée par son propre sort. Et elle n'avait de cesse de répéter la même parole : « je veux mourir ». Parce que désormais elle n'avait plus aucune bonne raison de vivre. Kirk n'était plus et c'était tout ce qui comptait à ses yeux. C'était d'ailleurs la seule idée qui habitait son esprit quand elle reprenait conscience. Et le déchirement éprouvé à cette pensée était si insoutenable qu'elle ne souhaitait plus que la mort.
Mais ce n'était malheureusement pas tout : Debra souffrait de la faim. Elle n'avait pu se rassasier lors de la dernière pleine-lune. Et ne pas se nourrir de chair humaine équivalait pour un loup-garou à s'éteindre à petit feu. Ce n'était pas Debra qui allait s'en plaindre. Mais mourir de la sorte n'était pas des plus agréables. Elle aurait nettement préféré une mort rapide. C'est pourquoi elle espérait que ces hommes qui l'avaient capturée mettent un terme à son calvaire. Pourtant ils n'en faisaient rien. Ils se contentaient de la regarder en riant, de se moquer de sa mine de cadavre, de son allure et de son odeur fétide, l'abaissant plus bas que terre. Ils l'insultaient aussi, la traitant de « louve de merde », de « sale bête », de « cabot » ou encore de « clébard ». D'autres lui crachaient dessus. Mais tous avaient ce regard haineux, un regard où pourtant la jeune femme lut de l'avidité toute perverse. Parce qu'ils étaient tous excités par son corps de déesse livrée nue à leurs yeux écarquillés de sales porcs. Tous n'avaient qu'une seule idée en tête : la baiser. Salement. Mais pas un n'avait suffisamment de cran pour le faire, parce qu'ils craignaient qu'elle se transforme ou parce qu'ils trouvaient dégoûtant de faire l'amour à un animal. Car c'était ainsi qu'ils la voyaient. Une créature. Une chose. Pas une humaine.
En tant que tel, elle avait droit à toute leur attention. Les coups étaient légion. Ils passaient parfois même de longues minutes à la frapper de leur crosse de fusil. Et ils riaient tant et plus, arguant que de toute manière la « salope » ne pouvait pas mourir. Oui, Debra en tant que lycanthrope était immortelle, mais elle n'était pas insensible à la douleur. Et elle souffrait énormément. Les coups avaient laissé en elle tant de traces qu'elle ne savait même plus si elle était en vie ou si elle rêvait. Sans compter que ces damnés chasseurs lui avaient fracturé trois côtes, la pommette et provoqué une hémorragie interne fort heureusement endiguée par sa nature de louve. Ce qui ne l'empêchait pas d'avoir mal.
Il y avait pourtant deux personnes qui ne la touchaient pas. Deux personnes qui paraissaient désapprouver les agissements de leurs collègues, sans pour autant avoir le courage ou la force de leur sommer d'arrêter immédiatement leur torture. Le premier s'appelait Craig Master et était « l'assassin » de Kirk Hackenbury. Celui qu'on allait très certainement célébrer en héros suite à son bel exploit. Sauf que le héros en question avait radicalement changé sa façon de penser depuis ces événements. Farouche partisan d'un massacre générale de tous les lycanthropes, il avait pris conscience que la situation de ces derniers était peut-être bien différente de tout ce qu'on avait bien voulu lui faire croire. Il existait visiblement dans ce monde des loups-garous qui n'acceptaient pas ce qu'ils étaient devenus et qui luttaient contre les leurs, cherchant sans doute le moyen d'échapper à la malédiction. N'avaient-ils pas droit à un peu de compassion ou même à de l'aide ? Oui, assurément. Les « Anciens » avaient été créés dans le but de défendre le village de Cessy, mais aussi afin de délivrer les pauvres loups de leur fardeau. En les tuant, il pensait leur accorder le droit à un monde meilleur. C'était la pensée la plus répandue parmi les « Anciens ». Mais après ce qu'il avait vécu dans le Bois de Hadre, Craig avait changé de position : il pouvait aussi sauver leur âme en faisant autre chose que de les tuer. Il ne savait pas encore comment procéder, mais il pensait que d'ici peu et grâce aux informations que la louve allait assurément leur livrer, ils seraient en mesure de le faire.
Si le fait que Craig laisse faire ses collègues, qu'il ne les empêche pas de tyranniser Debra soit excusable dans la mesure où il n'avait somme toute que peu de pouvoir dans le détachement, la passivité de Boris Herman était nettement moins pardonnable. Parce que si le chef ne prenait pas la décision de faire stopper immédiatement les sévices, jamais ils n'auraient de fin. Pourtant Boris n'approuvait pas ses hommes. Il était même carrément opposé à ce qu'ils portent la main sur la pauvre Debra qui l'ensorcelait toujours par sa beauté. Mais Herman craignait que les autres « Anciens » se rebellent s'il osait défendre à nouveau la louve. Il lui avait déjà sauvé la mise, contre l'avis de presque tous et se mettre à nouveau entre ses hommes et cette chose qui était tout de même coupable très certainement de beaucoup de morts humaines n'arrangerait pas sa situation. Pour l'heure personne ne l'avait mis sur la sellette ou désapprouvé son autorité. Mais il sentait que certains ne le considéraient déjà plus comme leur chef. Il s'agissait pour le moment des trois membres les plus radicaux des « Anciens », ceux que le vieux Samsons avait voulu absolument placer dans le détachement. Mais s'il intervenait à nouveau, Boris était certain que les autres suivraient. Il ne pouvait prendre un tel risque. La cohésion du groupe passait avant tout.
Pourtant il n'était pas resté complètement passif face aux exactions commises par ses collègues. Il avait contacté Marc Kandinsky et l'avait mis au courant de leur situation, dans ses moindres détails. Il attendait d'ailleurs sa venue. Le Grand-Maître des « Anciens » avait promis de les sortir de ce mauvais pas. Il avait immédiatement pris la route avec son garde du corps, Karl, munis de fausses pièces d'identité pour l'ensemble du détachement, y compris leur prisonnière. Mais parvenir jusqu'à Scopar n'était pas une mince affaire. Certes un homme seul avait plus de chance de passer que tout un groupe, mais Kandinsky était également recherché dans tout le pays. Il devait donc ruser et le chemin était plus long. Pourtant il devait se dépêcher. Sinon lorsqu'il parviendrait dans l'entrepôt il ne trouverait plus qu'un cadavre.
Herman avait aussi rendu un service à la louve. Il l'avait nourrit ce matin. En effet, dans le plus grand secret il s'était rendu dans une morgue à quelques pâtés de maison de là, durant la nuit. Il en avait ramené un cadavre qu'il avait charrié jusque devant Debra. Il avait pensé tout d'abord abandonner ce corps là et laisser la louve se débrouiller avec ce dernier. Mais enchaînée comme elle l'était, il lui était impossible de bouger. Il ouvrit donc les menottes, la libérant pour un temps, mais Debra, sans forces, tomba immédiatement dans ses bras. Son c½ur exécuta des bonds dans sa poitrine quand il lui évita la chute, l'agrippant par la taille. Parce qu'il craignait qu'elle profite de cette situation pour l'attaquer. Pourtant la jeune femme ne tenta rien : elle était bien trop affaiblie pour penser à cela. Herman l'aida donc à s'asseoir contre le mur et après l'avoir positionnée dans une position plus ou moins confortable, il commença :
« Je t'ai apporté de quoi te nourrir. Je vais te laisser pendant dix minutes. Fais ce que tu as à faire pendant ce temps. Mais si tu cherches à nous fausser compagnie, je ne ferai plus jamais preuve de pitié à ton égard. »
Face au regard passif de Debra, l'ancien policier éprouva toutefois énormément de compassion pour elle et un instant il voulut lui crier de s'en aller. Il pouvait toujours arguer qu'il avait été surpris et qu'il n'avait pu l'empêcher de s'enfuir. Ce n'était pourtant pas une bonne idée : cette louve représentait une source d'informations inespérées et par conséquent il était vital que Kandisnky s'entretienne avec elle. De toute manière Boris était persuadé que lorsque le Grand Maître des « Anciens » parviendrait à gagner l'entrepôt, le supplice de Debra trouverait son terme. Parce qu'il connaissait parfaitement celui qu'il considérait comme son ami le plus proche : jamais Marc n'autoriserait qu'on martyrise de la sorte une prisonnière. L'homme avait ses principes et un système de valeurs aux antipodes du commun des mortels. Chevaleresque, extrêmement galant, Kandinsky ne pouvait supporter qu'on maltraite une femme. D'autant plus si la femme en question était aussi ravissante que Debra. Et même si cette dernière était un loup-garou. Parce que le Grand Maître avait affirmé à plusieurs reprises à Herman que même les lycanthropes avaient droit au respect.
Alors Boris se résolut à sortir de la pièce et à patienter dix minutes, priant pour que tout se passe bien et qu'aucun de ses hommes ne s'éveille : sinon le pot aux roses serait vite découvert. Mais dès qu'il pénétra à nouveau dans le grand hall, il remarqua tout de suite que le cadavre était encore intact : visiblement elle n'avait même pas goûté à sa nourriture. N'y comprenant rien, pensant que la louve refusait de se nourrir parce qu'elle préférait mourir, Herman resta de longues minutes à dévisager cet être humain, à sonder son âme pour appréhender les motivations réelles qui animaient son esprit dément. Mais tout ce qu'il lut dans les yeux de Debra, ce fut une tristesse sans limite. Et beaucoup d'épuisement. Finalement il comprit pourquoi elle n'avait pas mangé : il devait être tout de même difficile de mordre comme cela dans un corps sans vie, à un moment où la pleine lune ne brillait pas au-dehors. Boris devait préparer « le repas » et ainsi permettre à la louve de se restaurer décemment. Bref, il n'avait pas le choix : il devait découper le cadavre en morceaux plus ou moins mangeables. Maîtrisant donc avec grande peine une envie pressant de vomir, il se mit à la tâche, armé de son couteau de chasseur, sous les yeux mi-clos de la femme qui respirait avec beaucoup de difficulté. Il ne l'avait pas attaché parce qu'il jugeait que si elle avait dû s'échapper elle l'aurait déjà fait depuis qu'il l'avait libérée. A vrai dire elle ne représentait plus une menace bien sérieuse. Car avec son visage qui paraissait être précocement vieilli, ses lèvres gercées et ses yeux qui brillaient par la faute d'une puissante fièvre, elle inspirait la pitié. Et quand Herman entendit le son cadavérique de sa voix, il ne put s'empêcher de sursauter :
« Pourquoi faites-vous cela pour moi ?, demanda-t-elle dans un souffle. »
L' « Ancien » la toisa longuement, se demandant quoi répondre. Finalement il murmura en rougissant :
« C'est le moins que je puisse faire. J'ai honte de ce que mes hommes t'ont fait subir. Je suis si désolé. Mais bientôt ton calvaire sera terminé. Je te le promet, termina-t-il en lui souriant de la manière la plus chaleureuse qui soit. »
Debra lui rendit ce sourire, faiblement il est vrai. Mais en cette nuit du 12 juillet quelque chose passa entre eux. Un quelque chose qui pouvait s'apparenter à de l'amitié. Une amitié qui se transformerait jour après jour en un sentiment de plus en plus oppressant.
Boris se remit immédiatement à sa tâche, pressé de terminer cette sombre besogne. Et ce fut malade qu'il sortit à nouveau de la pièce. Pour la première fois depuis plus de dix ans, il éprouva l'envie de fumer une cigarette. Mais il n'en avait pas et tenter d'en dénicher une au beau milieu de la nuit revenait à éveiller quelqu'un et à révéler ainsi son secret. Il sifflota donc, faussement, pas trop fort pour que personne ne l'entende, sans parvenir pour autant à calmer le tremblement de ses mains encore recouvertes de sang. Mais lorsqu'il revint dans la pièce, Debra était rassasiée. Du moins avait-elle dévoré les quelques morceaux de chair que Herman avait dépecé du cadavre. Il la rattacha donc à la poutre, non sans s'excuser une bonne dizaine de fois pour ce traitement barbare et fit disparaître au mieux toute trace de ce repas ignoble. Ce jour-là, Boris sauva sans doute la louve et malgré ce que ses hommes lui avaient fait subir, elle lui témoigna par la suite la plus grande des reconnaissances. Parce que cette nuit du 12 juillet 1998, elle venait de se faire un nouvel ami parmi ceux qu'elle devait considérer pourtant comme étant des ennemis. Se sentant éternellement redevable de ce que l' « Ancien » avait fait pour elle, Debra allait se montrer particulièrement coopérative lorsqu'il s'agirait de révéler tout ce qu'elle savait de la lycanthropie, ignorant le danger qu'elle prenait à en dire autant, au risque que ces informations se retournent contre elle.
Ce fut dans la matinée du 13 juillet que la grosse limousine de Kandinsky parvint enfin devant le vieil entrepôt. Le Grand Maître était parvenu à déjouer tous les contrôles positionnés sur sa route et muni de fausses pièces d'identité, il fut accueilli par ses collègues comme un vrai messie. Avec Marc à leurs côtés, ils ne craignaient plus rien. Seuls les trois chasseurs les plus irréductibles et extrémistes du détachement affichèrent des mines renfrognés quand leur chef passa le pas de la porte. Ils ne l'aimaient pas, voilà tout. Sans doute parce qu'il n'était pas assez ferme à leur goût.
Mais après que Kandinsky ait sermonné ses troupes, plus personne ne fut vraiment ravi de sa venue. Hormis Herman bien évidemment. En effet, quand Marc vit ce qu'ils avaient fait subir à la malheureuse Debra, il entra dans une fureur noire et ordonna à ses troupes de délivrer immédiatement la jeune femme. Il força même les plus endurcis à la laver et à lui trouver au plus vite des vêtements, ce qui ne contribua pas à ce que ces derniers apprécient leur chef. Mais il n'en avait cure, parce qu'il était tout simplement outré par le comportement de ceux qu'il croyait être des êtres humains moralement sains. Bien au contraire, il avait violemment pris conscience de la dérive de certains de ses chasseurs et ce fait l'inquiéta. Les « Anciens » avaient certes dérapé à plusieurs reprises par le passé, tuant parfois des innocents ou s'acharnant sur le corps sans vie de tel ou tel lycanthrope, mais il s'était toujours efforcé de punir les coupables et il pensait avoir débarrassé leur mouvement de tous ces moutons noirs. Il n'en était rien hélas, puisqu'il semblait que certains n'aient pas retenu la leçon infligée à leurs collègues. A croire que malgré tous ses efforts, Lawless et Samsons, les deux membres du Conseil des « Anciens » qui étaient les plus farouches adversaires des loups, continuaient à rassembler des partisans. Parce que Kandinsky n'était pas dupe : il savait très bien d'où venait le problème. Ces deux puissants personnages, surtout Lawless, oeuvraient dans son dos pour prendre le contrôle des « Anciens » et plus les jours passaient et plus ils faisaient d'émules. Le fait que l'ensemble des chasseurs recrutés dans le détachement de Boris Herman ait participé à la torture de Debra était assez explicite : quelque chose paraissait avoir changé dans la belle machine qu'était leur groupement. A croire qu'ils étaient tous devenus fous. Y compris celui qu'il considérait comme son ami le plus proche, celui qui était son allié au sein du Conseil et qui n'avait de cesse de prendre son parti à chaque fois que Lawless l'attaquait de façon de plus en plus directe. Boris l'avait trahit. Oui, Kandisnky voyait les choses ainsi et il ne se priva pas de le faire savoir à ce dernier :
« Je croyais que tu étais un homme sage, vertueux et bon. Mais il n'en est rien visiblement. Comment as-tu pu les laisser la maltraiter de la sorte ? Regarde-là, poursuivit-il en désignant la louve que les trois « Anciens » vêtaient avec peine dans la mesure où elle ne faisait aucun effort pour les aider. Tu trouves normal qu'on traite une personne comme cela ? Est-ce qu'elle n'a as droit à un minimum de respect ? Tyranniser nos ennemis n'est pas une solution. Nous savons à quel point ils sont mauvais, mais est-ce une raison pour agir pareillement envers eux ? D'autant qu'elle n'a pas l'air bien dangereuse.
- Je sais..., murmura faiblement Herman en baisant les yeux, rougissant de honte. Jamais je n'ai voulu cela. Je suis désolé. Mais je craignais que mes hommes me considèrent comme un adversaire si j'intervenais de manière trop voyante. Ils voulaient la tuer quand on l'a capturée dans les bois. Je me suis déjà mis à dos les trois larrons que Lawless nous a imposé dans le détachement. Et crois-moi ils sont particulièrement doués pour convaincre les autres que leur façon de voir est la meilleure. Je ne pouvais pas prendre le risque d'une émeute, en plein territoire étranger qui plus est.
- Oublions cela, reprit le Grand Maître en souriant amicalement à Boris, plaçant une main compatissante sur son épaule. Désormais je me charge d'elle, reprit-il d'une voix plus forte et particulièrement autoritaire à l'encontre de ses hommes. Personne d'autre ne l'approche dès cette seconde. Allez prendre vos papiers chez Karl, mon garde du corps, ainsi qu'une enveloppe qui contient les quelques billets nécessaires à l'achat d'un véhicule. Puis regagnez le Q.G. de Teck le plus rapidement possible. Nous nous retrouverons tous là-bas, termina-t-il en s'approchant de Debra et en faisant signe aux trois chasseurs de s'écarter tout de suite. »
Il aida ensuite la louve à fermer un chemisier particulièrement laid qui avait été déniché sur une corde à linges non loin de l'entrepôt. Ce fut alors que leurs yeux se rencontrèrent et Marc put lire dans les siens une reconnaissance sincère. Cela l'émut parce qu'il ne s'attendait pas à ce que ces créatures puissent être capables de tels sentiments. Mais Debra n'était-elle pas humaine avant tout ? Oui, aucun doute à ce sujet. Rien en elle ne laissait deviner sa nature réelle. Et le sourire qu'elle lui adressa alors qu'ils quittaient Scopar à bord de la limousine fut si beau que Marc se prit d'affection pour elle. Peu importait le mal qui la rongeait, il venait de trouver en ce jour une amie et une alliée extrêmement précieuse qui allait lui permettre de se libérer de toutes les chaînes qui l'entravaient jusque-là dans sa mission divine. Désormais il pourrait agir à sa guise. Le temps et les événements feraient le reste.
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# Posté le vendredi 11 juillet 2008 07:03

Meute de sang, vol. 4 : Le renouveau

Chapitre 47 : la renaissance est en marche

10 juillet 1998, 6h30

La cloche de l'église du village de Fant, situé à une centaine de kilomètres de Slon, sonnait 6h30. Dans une ferme à l'abandon, un bébé pleurait. De nouveaux propriétaires s'étaient installés en ces murs dans la nuit. Des propriétaires bien curieux puisqu'ils n'avaient rien d'agriculteurs. Et rien qu'en voyant la vingtaine de véhicules parqués devant la bâtisse principale en bien piteux état, uniquement de magnifiques voitures de sport et des 4x4 puissants, il était difficile d'imaginer que les nouveaux propriétaires de ce domaine soient venus là dans l'intention de cultiver la terre de cette région fertile.
La porte de la pièce dans laquelle pleurait l'enfant s'ouvrit. Il s'agissait de la seule chambre qui soit encore munis de ses fenêtres et digne d'être habitée par un être humain. Un homme pénétra donc dans la pièce et sortit le bébé de sa couchette. Beau, jeune, bien charpenté, l'individu avait tout du gendre parfait. Sauf qu'il n'était pas tout à fait comme les autres. Il avait été mordu par un loup-garou il y avait de cela six mois, alors qu'il n'était encore qu'un pompiste dans une station d'essence anonyme de Scopar. Devenu à son tour un lycanthrope, il avait rapidement pris du galon au sein de sa meute. Erik Convent était désormais le favori de sa cheffe et à ce titre, il avait reçut pour tâche de s'occuper de ce bébé. Il ne savait même pas de qui il pouvait s'agir et encore moins pourquoi il devait impérativement veiller sur cette chose. Peu habitué aux enfants, pas forcément en odeur de sainteté avec ces petits êtres qu'il considérait comme inintéressant puisqu'ils passaient leur temps à dormir, manger, pleurer et déféquer, Erik n'avait eu de cesse de pester contre cette décision qu'il ne pouvait pourtant discuter. Crystal l'avait fait appeler hier au soir à son chevet. Quand il avait pénétré dans la pièce, il avait été tout d'abord frappé par la puanteur qui s'en dégageait. Mais lorsqu'il avait vu ce qu'était devenue celle qu'il aimait, il avait éprouvé toutes les peines du monde à ne pas vomir. Parce qu'elle n'était plus qu'un cadavre en voie de décomposition. Pensant qu'elle allait mourir, frappée par un mal inconnu, il imaginait que sa présence auprès d'elle lui permettrait de partir en paix. Ou peut-être allait-elle lui confier la direction de la meute. Il en rêvait. Parce que Convent jugeait qu'il avait atteint sa maturité « louvesque » et méritait un tel honneur. Imbu de sa personne, fier de ses exploits, il était convaincu qu'il ferait le meilleur des chefs. Certes, ces congénères étaient plus vieux et surtout plus expérimentés que lui, surtout ce salopard de Fred Narwick qui paraissait tant le détester, mais si Crystal l'avait quémandé c'était bien qu'elle considérait Narwick comme incapable de mener sa meute dans les années à venir. Sinon ne se trouverait-il pas au chevet de la louve ? Mais quand elle avait enfin ouvert la bouche, crachant du sang à chaque parole, paraissant souffrir un martyr sans nom, il avait compris que la raison de sa présence auprès de Crystal était toute autre : elle l'exhortait à s'occuper d'un bébé sensé les rejoindre cette nuit. Comme il avait pour habitude de ne pas discuter les ordres de sa supérieure, il lui avait promis de mener cette mission à bien, déposant avant de quitter la pièce un doux baiser sur le front putréfié de celle qu'il aimait sincèrement. Parce que Erik ne mentait pas : il éprouvait réellement des sentiments pour cette puissante louve qui l'avait prise sous son aile. Certes il y avait de l'intérêt derrière une telle attitude, mais pas uniquement. Par contre, ce que ce pauvre Convent n'imaginait pas, c'était que Crystal se servait de lui comme d'un pantin. Elle ne l'aimait pas. Il était juste un amant fantastique et un être crédule, facilement modelable. Elle n'avait qu'à l'appeler il rappliquait immédiatement : Erik était son esclave, son jouet, son valet.
Convent calma les pleurs du bébé, du mieux qu'il le put, en lui chantant une berceuse d'une voix totalement fausse. Il était peut-être un excellent amant, mais en tant que chanteur il était carrément médiocre. Pourtant le bambin sembla apprécier et le regarda avec amusement. Puis le loup s'empara du biberon qu'il avait fait chauffer quelques minutes avant et nourrit l'enfant, non sans le bercer. Parce que finalement il aimait bien cette petite chose et il se surprit même à penser qu'il était devenu à quelque part le père de ce truc gigotant dans un pyjama ridicule, chauve, édenté et potelé qui plus est. Oui, il avait désormais une fille et il l'imaginait déjà devenir grande. Elle serait la plus belle des femmes et lui le plus fier des pères. Peu importait désormais la raison pour laquelle Crystal lui avait demandé de s'occuper de ce bébé, il avait trouvé dans cette fonction une certaine joie. Et il allait la protéger de tous les dangers. Parce que tel était son devoir maintenant.

Crystal regardait cet imbécile qui croyait nourrir un bébé ordinaire. Il était certes attendrissant quand il la fixait avec ses yeux magnifiques emplis d'une sorte d'amour pour l'enfant, mais elle le trouvait tout de même ridicule. Pourtant elle avait besoin de lui : seul Covent était à même de s'occuper d'un bambin. Les autres loups n'étaient que des brutes épaisses. Si elle l'avait choisit c'était bien parce qu'elle avait détecté en lui toutes les qualités d'un bon père. Si elle l'avait pris comme amant, ce n'était que dans ce but : depuis le début elle le sondait, l'analysait, uniquement en prévision du jour où elle serait obligée de changer de corps. Cela aurait normalement dû être une autre enveloppe charnelle, celle de son fils que portait Debra. Mais la situation voulait qu'il en soit autrement. Et finalement le corps de cette petite fille convenait tout aussi bien. Du moins pour le moment. Parce que si Crystal entendait recouvrer au plus vite toute la puissance qui était la sienne, elle devait impérativement retrouver son fils. Et dès que ce glorieux moment arrivera, elle se vengera de tous les affronts subits jusque-là. Plus personne ne pourra l'arrêter. Elle deviendra la plus crainte de toutes les louves. Une sorte de déesse qui allait transformer ce monde en un enfer bien terrestre.



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# Posté le mercredi 09 juillet 2008 03:09